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Rapport du Sénat sur les filières d'avenir : ce qui limite l'économie mahoraise n'est pas la ressource, c'est l'intermédiation


Mayotte est le territoire le plus cité du rapport que la délégation sénatoriale aux outre-mer a déposé le 2 juillet 2026. En croisant les séries de données qu'il publie séparément, un résultat apparaît qu'il n'énonce pas : le territoire convertit plus vite que tous les autres DROM ce qui ne dépend que de ses producteurs, et échoue systématiquement là où la valeur doit passer par un tiers. Ce n'est pas un problème de pauvreté. C'est un problème de chaînons manquants et cela change ce qu'il faut financer en priorité.



Analyse du rapport d'information n° 850 (2025-2026) Délégation sénatoriale aux outre-mer · déposé le 2 juillet 2026 Les filières économiques d'avenir outre-mer : un océan d'opportunités



Le rapport d'information n° 850, Les filières économiques d'avenir outre-mer : un océan d'opportunités, est le document le plus complet jamais produit par le Parlement sur les économies ultramarines. Six mois de travaux, soixante-deux auditions, vingt et une recommandations, deux déplacements dont l'un à la Délégation de Mayotte à Paris. Il accorde à Mayotte une place qu'aucun texte parlementaire ne lui avait donnée : 168 occurrences, devant La Réunion (149), la Guyane (147) et la Martinique (116). Et pas seulement au titre des difficultés. La filière bambou portée par l'association BAM ! y est le cas le mieux documenté du rapport en matière de biomatériaux. Le data center ITH de Kawéni est présenté comme « un exemple abouti de centre de données de proximité en outremer ». La filière lait est le seul cas, tous outre-mer confondus, où le rapport emploie le mot d'autosuffisance. Mayotte obtient l'unique sous-partie territoriale du chapitre consacré à l'économie de l'intelligence, nourrie des chiffres de Mayotte in Tech : 55 % de la population a moins de vingt ans, 2 301 entreprises ont été créées en 2025, plus de 95 % du tissu est composé de TPE et PME. S'y ajoutent l'ylang-ylang, seule production française, le Pôle d'Innovation Intégré de Mayotte, l'entreprise Terre & Eau et ses briques de terre comprimée, et un classement en « destination émergente » par Atout France. Voilà pour l'inventaire. Il est solide, et il pose une question que le rapport ne pose pas : avec de tels actifs, pourquoi les résultats économiques restent-ils si en retrait ?




Sur les conversions qui supposent qu'un tiers fonctionne, Mayotte est dernière à chaque fois. Elle exporte l'équivalent de 0,8 % de ce qu'elle importe quatre fois moins que le département le moins performant après elle. Ses artisans sont 19 % à disposer d'une présence professionnelle en ligne, contre 34 % en moyenne ultramarine et 61 % dans l'Hexagone. Elle enfouit la quasi-totalité de ses déchets ménagers, faute d'exploitant capable de les traiter, quand la moyenne ultramarine s'établit entre 70 et 80 %. Sur la seule conversion documentée qui ne dépende que d'un arbitrage du producteur lui-même le passage en agriculture biologique le classement s'inverse. Les surfaces et le nombre d'exploitations y ont été multipliés par vingt en dix ans, contre dix en Guadeloupe, quatre en Martinique, deux à La Réunion comme en Guyane. Mayotte est première des cinq. Les 2 301 créations d'entreprises de 2025 vont dans le même sens. Le contraste est le résultat central de cette analyse.

Dès que la valeur doit traverser une institution un exportateur, une plateforme, une déchèterie, un guichet d'instruction elle se perd. Dès qu'elle ne dépend que d'une décision privée, elle circule plus vite qu'ailleurs. Trois réserves de méthode s'imposent. L'échantillon compte cinq territoires : c'est un faisceau convergent, pas une démonstration statistique. Les indicateurs de la seconde série mesurent une dynamique quand ceux de la première mesurent un niveau en niveau, Mayotte se situe dans la moyenne pour la part du bio. Et une corrélation n'établit pas une causalité : elle indique où chercher. Sous ces réserves, la lecture éclaire un chiffre que le rapport livre ailleurs sans le relier au reste : sur les 36 millions d'euros du volet régionalisé de France 2030 destinés aux outre-mer, 12 millions seulement ont été consommés. Le rapport signale par ailleurs que des dossiers instruits en un mois à Mamoudzou peuvent prendre un an au SGAR de La Réunion. L'instruction administrative est un intermédiaire comme un autre et elle défaille comme les autres. L'énergie entrepreneuriale mahoraise n'est pas en cause. La chaîne qui doit la convertir l'est. Le reste de cet article examine quatre chaînons, et ce qu'il faut en faire.


Transformer les déchets en ressources : un modèle d'intermédiation territoriale


L'exutoire historique des déchets s'est refermé. Après la fermeture des marchés asiatiques aux déchets plastiques entre 2018 et 2019, la décision de CMA-CGM, en mai 2022, de cesser leur transport a renchéri immédiatement les coûts d'exportation. Exporter le problème n'est plus une option.

Face à cette nouvelle donne, le rapport met en lumière une initiative portée par LVD Environnement : une collecte de proximité adossée au réseau des doukas, assortie d'une gratification financière du geste de tri, afin de sécuriser un gisement annuel de 285 tonnes de préformes plastiques destinées à alimenter directement l'industriel local Mayco. Ce modèle mérite l'attention parce qu'il répond précisément au blocage identifié dans cette analyse. Il ne crée ni une ressource nouvelle ni un marché nouveau : le gisement existait, l'industriel aussi. Il construit l'intermédiaire qui les relie, en s'appuyant sur une infrastructure sociale déjà présente le commerce de proximité plutôt qu'en attendant la création d'un nouvel équipement public.

Le rapport y voit les fondements d'une souveraineté industrielle et d'une économie circulaire « encore embryonnaires, qu'il importe de consolider par des révisions réglementaires pérennes ».


La leçon est réplicable : lorsqu'une ressource et un débouché existent déjà, la création de valeur dépend souvent moins d'un nouvel investissement que de la construction de l'intermédiaire qui les relie. C'est ce chaînon, bâti à partir des infrastructures déjà présentes, qui transforme un gisement en filière économique.



Transformer le bambou en filière : le rôle stratégique de la norme


Parfois, l'intermédiaire manquant n'est ni une entreprise ni une infrastructure. C'est une norme. Le rapport établit que la tige brute de Bambusa vulgaris revient entre 3 et 5 euros et que, traitée aux sels de bore puis calibrée, la tige structurelle atteint un coût compris entre 25 et 40 euros. Elle devient alors compétitive face au bois de charpente importé et à l'acier de structure, ce dernier supportant un surcoût d'importation de 35 %. La ressource existe : plusieurs centaines d'hectares de bambouseraies.

Le marché existe également : la reconstruction.

Ce qui faisait défaut entre les deux relevait du droit. Sans reconnaissance technique, aucun maître d'ouvrage public ne peut retenir ce matériau. L'Appréciation technique d'expérimentation (ATEx), délivrée par le CSTB après trois années de travaux et un coût de caractérisation compris entre 50 000 et 150 000 euros, a levé ce verrou et ouvert l'accès à la commande publique.

L'effet économique est considérable. Environ 80 % de la valeur du bambou traité demeure sur le territoire  coupe, traitement, assemblage et main-d'œuvre mahoraise contre pratiquement aucune pour l'acier importé. Chaque million d'euros de commande publique réorienté de l'acier vers le bambou permet ainsi de conserver près de 800 000 euros dans l'économie mahoraise. Peu d'investissements offrent un effet de levier comparable.

Le rapport souligne néanmoins les limites du dispositif. L'ATEx demeure une autorisation transitoire, limitée dans sa durée comme dans son champ d'application. Elle ne remplace pas une intégration pérenne du bambou dans les référentiels techniques applicables aux DROM. La norme a ouvert le marché ; elle ne l'a pas encore sécurisé.



Chaînon rompu : l'ylang-ylang


Lorsqu'une chaîne d'intermédiation disparaît entièrement, ce n'est pas seulement la production qui s'effondre, c'est la connaissance de sa propre filière.

Le rapport fournit deux couples de chiffres sans les rapprocher. En 1995, 1 100 hectares produisaient 25 tonnes, soit 22,7 kilogrammes à l'hectare. Aujourd'hui, 100 hectares produisent 500 kilogrammes, soit 5,0 kilogrammes à l'hectare.



Le rendement a chuté de 78 %, presque autant que la surface. Ce n'est donc pas seulement que le verger a rétréci : ce qui en reste ne produit quasiment plus. Sans collecteur, sans distillateur accessible, sans débouché contractualisé, l'entretien du verger cesse d'être rationnel pour le planteur.

Cela reconfigure la cible défendue par les producteurs, une niche de 3 à 5 tonnes annuelles. Au rendement actuel, 3 tonnes exigeraient 600 hectares, une replantation comparable au verger historique, avec une production optimale au bout d'une dizaine d'années. Au rendement de 1995, les mêmes 3 tonnes n'exigeraient que 132 hectares : réhabiliter les cent existants, en replanter une trentaine. Et une taille de réhabilitation produit ses effets dès la campagne suivante. La donnée qui départage ces deux chemins, le coût de réhabilitation à l'hectare, ne figure ni dans le rapport ni dans les sources qu'il cite. Son absence même est un symptôme : une filière sans intermédiaires est une filière dont personne ne tient les comptes. Nous la posons en question ouverte aux producteurs, aux distillateurs et aux services agricoles du territoire. Une chose est en revanche acquise. Un litre d'huile revient à 750 euros à Mayotte contre 120 aux Comores ; l'« Extra Supérieur » se négocie entre 1 300 et 1 500 euros à Mayotte contre 300 à 450 aux Comores. À production égale, la filière dégage une marge au prix mahorais et en perd au prix comorien. C'est le prix qui décide, pas le volume, ce qui plaide pour la valorisation patrimoniale et les signes officiels de qualité portés par la recommandation n° 18, et contre toute aide indexée sur le prix du concurrent, comme l'est aujourd'hui le Poséi, calibré sur des données de 2015.


Chaînon incertain : le port et le coût des intrants


Le dernier chaînon conditionne tous les autres, et il est rarement chiffré dans les plans d'affaires mahorais. Selon l'avis n° 18-A-09 de l'Autorité de la concurrence, les matériaux de construction coûtent 35 % plus cher à Mayotte que dans l'Hexagone. Comme l'achat des seuls matériaux absorbe près d'un tiers du coût de réalisation d'un logement, une convergence des prix comprimerait le coût final de construction d'environ 12 %. Rapporté aux quatre milliards d'euros programmés sur six ans par la loi de refondation, l'ordre de grandeur se compte en centaines de millions sans un euro d'argent public supplémentaire. Le maillon est portuaire. La délégation de service public de Longoni a été annulée par le tribunal administratif de Mamoudzou puis par la cour administrative d'appel de Bordeaux, le juge ayant différé la résiliation pour préserver la continuité de l'approvisionnement. La loi du 11 août 2025 acte le passage en grand port maritime relevant de l'État ; dans l'intervalle, l'assemblée du Département-Région a voté le 17 juin 2026 la création d'un établissement public pour assurer la transition à compter du 1er septembre 2026. Pour une entreprise, la conséquence est opérationnelle : la période 2026-2028 est une fenêtre d'incertitude sur les coûts d'approche, et il faut la provisionner. C'est aussi la fenêtre où les acteurs organisés peuvent peser sur la définition des futurs services portuaires.



Ce que cela change pour les institutions


Les 24 millions d'euros déjà attribués et non consommés sont la première ressource disponible. Les mobiliser ne demande ni loi, ni négociation européenne, ni programme nouveau : cela demande une capacité d'instruction c'est-à-dire de réparer un intermédiaire, pas d'ajouter une enveloppe. C'est le seul levier de cette analyse dont la valeur repose sur une donnée observée et non sur une hypothèse.


Six des vingt et une recommandations concernent Mayotte au premier chef, et méritent un portage local expli‐ cite. La n° 1 ports et aéroports reconnus infrastructures de souveraineté, avec une programmation pluriannuelle par bassin détermine l'issue de Longoni et donc le coût de tous les intrants. La n° 2 plan ultramarin de souveraineté numérique, avec des pôles locaux d'hébergement, de cybersécurité et de formation consolide l'axe ITH, Mayotte in Tech et École 2600. La n° 7 adaptation des normes européennes dans le futur « omnibus RUP » débloquerait à la fois le renouvellement de la flotte de pêche et la filière déchets. Les n° 9 et 10 produits locaux dans le Bouclier Qualité Prix et préférence ultramarine dans la commande publique alimentaire, sur le fondement de l'article 349 du traité ouvriraient des débouchés en volume aux filières lait, œufs, fruits et légumes. La n° 18 est la clé de l'ylang. La n° 19, une GPEC territorialisée, est la moins coûteuse et la plus rentable : elle ne requiert ni texte ni ligne budgétaire nouvelle, seulement un maître d'ouvrage et une méthode, dans un territoire où 36 % des jeunes ne sont ni en emploi ni en formation. Un point de calendrier appelle une vigilance particulière. Depuis janvier 2025, les régions ultrapériphériques peuvent déroger à l'obligation de marquage CE et s'approvisionner auprès des pays proches. C'est une avancée réelle sur le coût des matériaux. C'est aussi une pression directe sur le bambou et la brique de terre comprimée, dont le modèle repose sur la substitution à l'import. La règle d'arbitrage tient en une phrase : importer moins cher ce que le territoire ne sait pas produire, protéger normativement ce qu'il sait produire à coût compétitif. Ou‐ vrir les importations avant d'avoir pérennisé les normes des substituts locaux fragiliserait la filière émergente au moment où la reconstruction lui offre son premier marché. Les deux chantiers doivent avancer ensemble.


Ce que cela change pour les entreprises


Le rapport est désormais une pièce de dossier. Dans une demande FEDER, FEADER, France 2030 ou Bpi‐ france, une source parlementaire de juillet 2026 vaut plusieurs pages d'argumentaire sur le ratio de 80 % du bambou, sur la reconnaissance de l'écosystème numérique mahorais, sur la place de l'ylang parmi les filières d'ex‐ cellence. La norme est un actif, pas une contrainte. L'ATEx du bambou démontre qu'un produit endogène peut accéder à une reconnaissance officielle, donc à la commande publique. La même logique vaut pour les signes officiels de qualité sur l'ylang et la vanille, pour les dépôts INPI, pour l'inscription à la pharmacopée. Chaque norme conquise devient une barrière à l'entrée en faveur de celui qui l'a obtenue. Le marché naturel d'expansion est régional avant d'être hexagonal. Le rapport souligne les proximités cultu‐ relles, linguistiques et historiques avec l'Afrique de l'Est. Pour une entreprise numérique, agroalimentaire ou de services, le canal du Mozambique est plus accessible que Paris. Et le chaînon manquant est probablement votre vrai sujet. Si l'analyse qui précède est juste, ce n'est ni votre idée ni votre marché qui limitera votre développement : c'est la chaîne qui doit transformer votre projet en dossier instruit, votre produit en référence normée, votre production en flux d'export. Avant d'investir dans la capacité, cartographiez l'intermédiaire qui vous manque. C'est souvent lui qui coûte le moins cher à construire et qui débloque le plus.


Ce qui ferait tomber cette analyse


Un argument qu'aucun fait ne pourrait contredire n'en est pas un. Si le volet régionalisé de France 2030 atteint plus de 80 % de consommation d'ici 2029 sans qu'aucun renforcement de la capacité d'instruction locale n'ait été engagé, la sous-consommation n'était qu'un effet de calendrier. Si Mayotte rattrape son retard d'export par la seule croissance de sa production, sans intervention sur les intermédiaires, c'est bien la ressource et non l'intermédiation qui limitait. Aucune de ces deux hypothèses n'est invraisemblable.

Le rapport n° 850 offre à Mayotte une reconnaissance et une grille de priorités dont le territoire ne disposait pas. Sa mise en œuvre ne dépendra pas seulement des arbitrages nationaux : elle dépendra de la capacité locale à bâtir les chaînons qui manquent entre une ressource et son marché. Mayotte ne manque ni de ressources, ni de jeunesse, ni d'initiative ; les chiffres du Sénat l'établissent mieux que n'importe quel plaidoyer. Ce qui reste à construire, ce sont les liaisons.



Rapport du Sénat sur les filières d'avenir : ce qui limite l'économie mahoraise n'est pas la ressource, c'est l'intermédiation. Analyse du rapport d'information n° 850 (2025-2026) de la Délégation sénatoriale aux outre-mer.

Les filières économiques d'avenir outre-mer : un océan d'opportunités, rapport d'information n° 850 (2025-2026), Délégation sénatoriale aux outre-mer. Disponible sur:




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