Le POSEI à Mayotte : un levier sous-exploité face à l’urgence de souveraineté alimentaire
- Hairia Ibrahim

- il y a 13 heures
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L'essentiel
Mayotte concentre aujourd’hui un paradoxe que les politiques publiques peinent encore à résoudre : l’île dispose d’un tissu agricole réel, dense et résilient, mais reste durablement dépendante des importations pour son alimentation de base. Le sujet n’est donc pas l’absence d’agriculture. Il est dans la difficulté à transformer cette agriculture diffuse en capacité productive reconnue, financée et structurée.
Le POSEI, principal instrument européen destiné aux régions ultrapériphériques, a bien mobilisé 10,2 M€ d’aides directes en 2024. Mais, dans les faits, son impact reste concentré sur un noyau limité d’acteurs déjà organisés, alors que 4 312 exploitations familiales, d’une taille moyenne de 1,45 ha, portent l’essentiel de la production vivrière et alimentent le territoire via les circuits courts.
À l’approche du Cadre Financier Pluriannuel 2028-2034, le risque est double : voir cet outil dilué dans une architecture budgétaire plus généraliste, au moment même où une dynamique locale commence à émerger. La lecture stratégique est claire : Mayotte ne manque pas de fonds en théorie ; elle manque d’un cadre d’accès adapté à la réalité de son agriculture. Trois chantiers, à conduire dans l’ordre foncier, ingénierie, règles d’accès peuvent encore transformer ce risque en opportunité.
1. Mayotte ne manque pas de potentiel agricole ; elle manque de conversion à l’échelle
La base productive existe. Mayotte compte 4 312 exploitations agricoles sur 5 960 ha de surface agricole utile, soit 16 % du territoire. Ce tissu mobilise 12 834 personnes, mais seulement 6 255 équivalents temps plein, signe d’une agriculture à forte intensité familiale, morcelée et souvent partiellement informelle.
Sa structure est connue : près de 80 % des exploitations font moins de 1,4 ha. Les productions se concentrent principalement sur les fruits, qui représentent 64 % de la SAU avec 2 237 ha de bananes, et sur les tubercules, qui couvrent 1 322 ha, avec un poids particulier du taro. Surtout, cette agriculture alimente déjà le territoire : 99 % des exploitations commercialisent en circuit court, et 46 % vendent directement depuis l’exploitation.
Pourtant, cette base locale ne se traduit pas encore en souveraineté alimentaire. En 2024, Mayotte a importé 23 237 tonnes de riz, soit +29,2 % par rapport à 2014, avec une dépendance de 99 % à l’Asie du Sud-Est. Sur la même période, les importations de légumes ont atteint 6 922 tonnes (+104 % en dix ans) et celles de volaille 17 447 tonnes (+54 %). Autrement dit, l’agriculture mahoraise existe, mais elle ne convertit pas encore suffisamment son potentiel en substitution effective aux importations.
Le cyclone Chido, en décembre 2024, a rendu cette contradiction visible. Lorsque les ports et les supermarchés ont été paralysés, c’est le vivrier local ;souvent informel, toujours proche des villages qui a absorbé le choc. Ce n’est pas un détail conjoncturel ; c’est un signal stratégique sur la fonction de résilience du tissu agricole mahorais.
L’outil public, lui, existe déjà. Le POSEI France 2025 injecte 10,2 M€ d’aides directes, couvrant la production, la transformation et la filière volaille. À cela s’ajoute un FEADER 2014-2022 largement sous-exécuté : 130 M€ engagés, mais seulement 72 M€ payés fin 2024. L’exemple de l'abattoir de Volailles de Mayotte (AVM) montre pourtant que le mécanisme peut produire des résultats tangibles dès lors que l’accompagnement suit : sa production est passée de 120 tonnes en 2020 à 705 tonnes en 2024, faisant progresser la couverture locale de 0,7 % à 4 %.
Le diagnostic de fond est donc simple : le problème n’est pas l’absence de moyens. Il est dans leur faible diffusion. Aujourd’hui, l’essentiel des aides se concentre sur cinq structures agréées AVM, UZURI, Mayotte WA Dzia Agricoop, COOPAC et ASSM tandis qu’une large majorité d’exploitants reste hors du champ, faute de formalisation suffisante ou d’adhésion à une organisation de producteurs.

2. Les blocages sont connus et ils se renforcent mutuellement
Le premier verrou est foncier. À Mayotte, 77 % des exploitants ne disposent ni de titre ni de bail écrit. Dans ces conditions, l’investissement reste limité, l’accès au crédit quasi impossible et la transmission bloquée. Ce verrou devient critique dans un secteur vieillissant : l’âge médian est de 57 ans, 59 % des exploitants ont plus de 55 ans, et seulement 3 % ont moins de 35 ans. Sans sécurisation foncière, il n’y a ni montée en gamme, ni renouvellement générationnel, ni trajectoire d’agrandissement crédible.
Le deuxième verrou est celui de l’ingénierie. Les 57,8 M€ de FEADER non décaissés ne traduisent pas un manque de projets ; ils révèlent un déficit de capacité à monter des dossiers recevables, à tenir une comptabilité conforme, à produire un plan d’affaires ou à naviguer dans les exigences administratives. En clair : les fonds existent, mais le système d’accès suppose un niveau de structuration que la majorité du tissu agricole ne peut pas absorber seule.
Le troisième verrou tient aux règles d’accès elles-mêmes. Les aides sont largement conditionnées à l’appartenance à une organisation de producteurs. Or cette logique filtre mécaniquement l’entrée dans un tissu productif très diffus, où la diversification domine 88 % côté végétal, 73 % côté animal. Le résultat est une concentration des soutiens sur les acteurs déjà structurés. En 2024, seuls deux dossiers “jeune installé” ont bénéficié d’une majoration POSEI.
Pris ensemble, ces trois verrous produisent un cercle vicieux : une agriculture vieillissante, peu capitalisée, mal connectée aux instruments européens, et une dépendance alimentaire qui continue de croître alors même que les outils existent.
3. 2026-2028 : une fenêtre critique, peut-être la dernière avant dilution
Le calendrier européen rend le sujet plus urgent encore. Les négociations du CFP 2028-2034, qui doivent se clore fin 2026, portent le risque d’une intégration du POSEI dans un plan de partenariat national et régional plus généraliste. Concrètement, cela reviendrait à faire disparaître une ligne dédiée aux RUP et à marginaliser un payeur spécialisé comme l’ODEADOM.
Le Sénat a qualifié cette perspective de “désastreuse”. Pour Mayotte, l’enjeu est très concret : l’île risquerait de tomber sous le seuil de 2 000 € par habitant en crédits agrégés, là où le Groenland se situe autour de 8 000 €. Dans une architecture budgétaire unifiée, les territoires les moins outillés administrativement sont rarement les gagnants.
Dans le même temps, une dynamique locale commence à se former. Les dossiers en bio ont progressé de 48 %, passant de 23 à 34 en 2024.. Des filières à plus forte valeur ajoutée vanille, ylang-ylang gagnent en visibilité. Le Syndicat Jeunes Agriculteurs monte lui aussi en puissance, comme l’ont montré les auditions au Sénat en 2023 et la présence au SIA 2025.
Le cyclone Chido a, en parallèle, renforcé la légitimité politique du sujet de résilience. Et la loi de refondation de Mayotte ouvre une séquence nouvelle, notamment sur le foncier, dans un cadre financier évalué à 3 à 4 Md€
Le risque, cependant, est clair : si rien n’est fait, une dilution du POSEI bénéficierait surtout aux RUP déjà mieux équipées administrativement La Réunion ou la Martinique et laisserait Mayotte à la périphérie d’un dispositif devenu trop générique.
L’opportunité existe néanmoins. Elle consiste non pas à défendre le statu quo, mais à porter un POSEI réformé, renforcé et assumé comme outil géostratégique : pour la sécurité alimentaire, bien sûr, mais aussi pour la présence française et européenne dans le canal du Mozambique, autour de Dzaoudzi, dans un environnement de concurrence croissante, y compris chinoise.

4. Le plan d’action : peu de mesures, mais dans le bon ordre
Priorité 1 Sécuriser le foncier
C’est le prérequis absolu. La mise en œuvre de la loi de refondation doit être accélérée sur les 5 447 ha à potentiel identifiés par le SDAARM, soit 25 % du territoire. Tant que la terre n’est pas sécurisée, rien ne suit durablement : ni le crédit, ni l’investissement, ni la transmission, ni l’installation.
Priorité 2 Débloquer les 57,8 M€ de FEADER sur trois filières ciblées
L’enjeu n’est pas d’éparpiller les crédits, mais de les concentrer sur quelques démonstrateurs capables de changer d’échelle rapidement.
Maraîchage pour la grande distribution (1,5 à 2 M€) : objectif, substituer une part des importations, notamment sur des segments où l’absurdité économique est visible, comme le taro malgache avec 1 731 tonnes importées malgré 1 252 ha locaux.
Distillerie pour les plantes aromatiques (0,7 M€) : capter davantage de valeur sur les 230 ha de vanille et d’ylang-ylang, avec des produits premium valorisés entre 750 et 1 000 €/kg.
Aquaculture dans la ZEE (3 à 5 M€) : ouvrir un nouveau front dans une zone encore largement inexploitée de 70 000 km².
Le précédent AVM donne une référence utile : une production multipliée par six en quatre ans. Ce type de trajectoire doit devenir la norme sur d’autres filières.
Priorité 3 Réformer les règles d’accès au POSEI
C’est la décision au plus fort effet de levier, et probablement au plus faible coût budgétaire. Le principe devrait être simple : supprimer l’obligation d’adhésion préalable à une OP et s’inspirer du modèle canarien, où l’organisation ouvre droit à une prime supplémentaire au lieu de constituer un préalable d’entrée.
Dans la même logique, il faut introduire des majorations “jeune” et “vivrier” avec un formalisme allégé. L’objectif n’est pas de déstructurer les filières organisées, mais d’ouvrir enfin le dispositif à la réalité majoritaire de l’agriculture mahoraise.
En parallèle Porter un plaidoyer offensif dans le cadre du CFP
L’argument ne doit pas être seulement agricole. Il doit être géostratégique. Les RUP françaises ne sont pas des marges budgétaires : ce sont des avant-postes européens dans l’Indo-Pacifique et dans le canal du Mozambique. Cette ligne doit être portée dans les mobilisations RUP, notamment après Tenerife en mars 2026, en cohérence avec l’engagement de figures comme Younous Omarjee, qui parle à juste titre de “mère des batailles”.
Conclusion : le sujet n’est pas la fatalité, mais l’architecture
Mayotte n’est pas une périphérie à assister. C’est un actif stratégique : par sa position dans le canal du Mozambique, par sa fonction de base avancée à Dzaoudzi, et par ce qu’elle dit de la capacité française et européenne à construire de la souveraineté alimentaire dans des territoires exposés.
Le POSEI peut jouer un rôle décisif. Il peut transformer 4 312 micro-exploitations en socle productif plus résilient, plus visible et plus souverain. Mais cela suppose une inflexion claire : calibrer enfin l’outil sur la réalité vivrière mahoraise, et non sur les seuls acteurs déjà capables d’en franchir les seuils administratifs.
2026 est la fenêtre. Elle se referme.
Sources principales : DAAF Mayotte, Mémento 2025 ; Sénat, Enjeux pour les outre-mer du prochain cadre financier pluriannuel de l’Union européenne (2028-2034) ; Cour des comptes européenne, Rapport spécial n° 03/2026 ; ODEADOM, POSEI France 2025.
Textes législatifs et réglementaires : règlement (UE) n° 228/2013 du Parlement européen et du Conseil du 13 mars 2013 relatif aux mesures spécifiques dans le domaine de l’agriculture en faveur des régions ultrapériphériques ; loi n° 2025-797 du 11 août 2025 de programmation pour la refondation de Mayotte.




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